Nous vivons avec le sida depuis vingt ans
Qui est séropositif en Afrique ?

par Christian FIALA


En Europe (et aux USA), nous avons assisté, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, à une campagne médiatique sans précédent sur le VIH/sida. Sur la base de statistiques vertigineusement ascendantes (1), les experts du sida ont expliqué que la population planétaire était confrontée à une épidémie de sida, dans la mesure où l’infection ne se limitait plus aux groupes à risque d’origine, à savoir les homosexuels mâles et les utilisateurs de drogues intraveineuses. “Dans quelques années, le sida tuera plus de personnes dans la population des pays occidentaux industrialisés que toutes les autres maladies et infections réunies.” C’était l’un des nombreux scénarios catastrophe de l’époque (2). Et le spécialiste américain du sida, Robert Gallo, a même dit : “Le sida pourrait signifier la fin de l’humanité.” (3)


Le message était qu’il n’y avait dans l’ensemble aucun moyen d’y échapper. Seuls des changements majeurs dans le comportement sexuel de la population hétérosexuelle pourraient prévenir le pire. En conséquence, des campagnes de promotion de la fidélité ont été lancées, dans le genre de celles menées depuis deux mille ans par l’Eglise catholique, et l’utilisation des préservatifs a été recommandée, chez les jeunes en particulier. L’hystérie qui régnait à l’époque est difficile à imaginer rétrospectivement. Les voix isolées disant que ces affirmations étaient fondées sur des suppositions fausses et des conclusions non scientifiques ont été soit étouffées “parce qu’elles contredisaient les convictions de la population générale” (4), soit accusées de jouer imprudemment avec des vies innocentes.
La plupart des statisticiens ont additionné tous les cas de sida depuis le début des années 1980, c’est-à-dire qu’ils les ont présentés de façon cumulative. Cette forme de présentation est inhabituelle en médecine, car elle donne des résultats sans aucun intérêt. Les chiffres augmentent obligatoirement, même s’il n’y a que quelques nouveaux cas chaque année. Comme le disait déjà le mensuel du Bureau médical allemand (Deutsches Ärzteblatt) en 1989, sous le titre “Confusion cumulative” : “Personne n’a jamais pensé à additionner tous les cas d’oreillons, de tuberculose ou de scarlatine à partir du moment où des lois sur leur notification ont été passées.” En conséquence, la seule raison pour présenter les chiffres de cette façon est que “des chiffres importants permettent d’obtenir des sommes d’argent importantes” (5). Cette conclusion est aussi donnée dans le livre So lügt Man mit Statistics (Comment mentir avec les statistiques) (6). Avec une rare ouverture d’esprit, cet article met le doigt sur le principal problème en matière de politique de la santé : quiconque crie très fort et de façon très convaincante arrive à plonger le public dans la peur et à obtenir un maximum de soutien. Dans cette optique, les institutions engagées dans la bataille contre le sida depuis les vingt dernières années ont parfaitement réussi.


Que signifie le sida pour l’Afrique ?
Le diagnostic de sida en Afrique est essentiellement fondé sur la définition de Bangui, publiée par l’OMS (7-8). Toutefois, cette définition a été adaptée par de nombreux pays. Elle a été proposée par l’OMS uniquement pour les pays en voie de développement, et elle est fondamentalement différente des définitions utilisées en Europe et aux USA.
Suivant la définition du sida de l’OMS (1986) pour les adultes vivant dans les pays en voie de développement, les signes majeurs de cette affection sont une perte de poids de plus de 10 %, une diarrhée chronique pendant plus d’un mois, une fièvre durant plus d’un mois (constante ou intermittente). Les signes mineurs sont une toux persistant plus d’un mois, des démangeaisons généralisées, des infections récurrentes à HVZ, la candidose oro-pharyngée, l’infection herpétique chronique progressive et disséminée, et la lymphadénopathie généralisée.
Les critères d’exclusion sont les cancers et une malnutrition sévère.
Le sida est défini par l’existence d’au moins deux signes majeurs et d’au moins un signe mineur, en l’absence de tout critère d’exclusion ou en présence d’un sarcome de Kaposi généralisé ou en présence d’une méningite à cryptocoque.
Avec ces définitions, une personne sera déclarée comme souffrant de sida si elle a, par exemple, la diarrhée depuis plus d’un mois, une perte de poids importante, ou une toux ou des démangeaisons, et qu’il n’en existe aucune autre cause diagnostiquée avec les moyens locaux. Avec cette définition, un test de dépistage du VIH n’est pas nécessaire, et étant donné le manque d’argent, ces tests ne seront effectués qu’occasionnellement. Dans le formulaire édité
en Ouganda par le ministère de la Santé pour la déclaration des cas de sida, la possibilité d’un test de dépistage n’est même pas mentionnée. Même les critères d’exclusion peuvent difficilement empêcher un faux diagnostic de sida, car cette définition est conçue pour les pays pauvres. Si ces pays ne peuvent même pas proposer un test de dépistage du VIH, il est difficile d’imaginer comment ils pourraient utiliser d’autres moyens de diagnostic. (A partir de ce formulaire de déclaration des cas de sida, l’Ouganda a longtemps été considéré comme l’épicentre de l’épidémie de sida en Afrique.)
Cela signifie que le sida, la maladie qui, d’après les propres mots du Pr Luc Montagnier, l’homme qui a découvert le VIH, “n’a aucun symptôme typique”, est diagnostiqué dans les pays en voie de développement uniquement sur la base de symptômes non spécifiques (9). Or, ces symptômes ne sont pas vraiment rares dans un continent dont la population, en raison des nombreuses pathologies infectieuses et
des mauvaises conditions d’hygiène, a une espérance de vie d’environ 50 ans. Si un médecin européen se mettait à diagnostiquer le sida sur la base de tels symptômes, il se verrait probablement assigné en justice et interdit d’exercer.
Le diagnostic du sida en Afrique n’a pas grand-chose à voir avec le diagnostic du sida en Europe et aux USA.
En Afrique, les personnes qui souffrent de pathologies infectieuses bien connues sont maintenant officiellement décrites comme souffrant du sida (10-11). Ce fait s’est trouvé tragiquement confirmé dans le cas d’un enfant africain souffrant de sida qui a été traité et réalimenté en Belgique. A l’issue de ces soins, cet enfant ne rentrait plus dans la définition du sida utilisée en Afrique (12).


Quels anticorps sont supposés être spécifiques du VIH ?
Fondamentalement, la plupart des tests de dépistage identifient non pas le virus mais certains anticorps présents dans le sang. Comme toujours en pareil cas, la question est de savoir quels anticorps sont supposés être spécifiques du VIH, et quelles méthodes utiliser pour le déterminer.
Il est intéressant de constater que, selon les institutions et les pays, différents anticorps sont considérés comme spécifiques du VIH (13). La fiabilité des différents tests est aussi évaluée de façon quelque peu différente. Par exemple, le Western Blot n’est pas accepté en Angleterre pour le dépistage du VIH.
Toutefois, sans aller jusque-là, certains anticorps sont très semblables et il y a occasionnellement des confusions. Cela veut dire qu’un test pour le VIH peut être faussement positif lorsqu’il détecte un anticorps contre un germe pathogène différent (c’est vrai pour tous les tests de ce genre). Actuellement, plus de 70 maladies ou situations sont reconnues comme pouvant induire un faux positif, allant de la malaria à la lèpre, en passant par les transfusions sanguines (14).
Une étude sur la fiabilité des tests concluait que “les tests courants de dépistage du VIH (Elisa ou Western Blot) pourraient ne pas être suffisants pour diagnostiquer l’infection par le VIH en Afrique centrale”.
Pourtant, les estimations actuelles de l’OMS en Afrique sont précisément fondées sur les résultats de ces tests effectués sur de petits groupes de personnes. La prévalence du VIH dans le reste de la population est extrapolée d’après les résultats de ces tests. Le calcul des fonds que les pays africains devraient réunir pour lutter contre le sida
– un million de dollars, d’après les estimations de l’Unaids – est effectué à partir d’une telle estimation de 23,3 millions de personnes atteintes de VIH-sida en Afrique (16-17).


Comment les résultats sont-ils interprétés ?
Tous les chiffres concernant le sida sont collectés par l’OMS. Ils sont tous ajoutés, en dépit du fait qu’ils sont recueillis sur la base de définitions totalement différentes. Comme il est écrit dans un des bulletins de l’OMS : “Les rapports concernant les cas de sida pour la plupart des pays industrialisés d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Océanie sont fondés essentiellement sur les définitions du CDC -OMS ; ceux pour l’Afrique sont en général fondés sur diverses adaptations nationales de la définition clinique de l’OMS (Bangui) ; et ceux pour d’autres pays sont habituellement fondés sur un mélange de ces diverses définitions” (18).
Enfin, une autre astuce est utilisée à partir des cas identifiés pour prendre en compte les cas non identifiés. Curieusement, le nombre de cas répertoriés en Afrique a été relativement bas ces dernières années. En revanche, le nombre de cas supposés exister mais non constatés a pris des proportions énormes. En conséquence, l’essentiel des cas de sida estimés en Afrique est constitué de cas non rapportés, mais dont l’OMS estime qu’ils existent.


Pourquoi le sida serait-il une maladie à transmission hétérosexuelle en Afrique ?

Les études ont montré qu’il n’y avait pas de dissémination indépendante du VIH-sida dans la population hétérosexuelle en Europe et aux USA. La supposition qu’une telle transmission existe en Afrique et en Thaïlande est incompréhensible. De plus, le fait que le mode de transmission d’un germe pathogène ne serait pas identique selon les pays et les continents est sans précédent en médecine.


Des théories basées sur des préjugés d’Occidentaux
La théorie selon laquelle une supposée transmission sexuelle du VIH est fréquente en Afrique et en Thaïlande en raison des mœurs sexuelles dans ces pays est fondée essentiellement sur les tests de dépistage du VIH que nous avons décrits, et qui sont souvent sujets à interprétations dans les pays tropicaux. Cette croyance, comme d’autres, est contredite par les résultats d’une étude internationale sur le nombre de partenaires sexuels et l’importance de l’activité sexuelle. De ce point de vue, ce sont les Etats-Unis qui sont en tête, suivis par la France, l’Australie et l’Allemagne. En comparaison, l’Afrique du Sud et la Thaïlande se situent en-dessous de la moyenne mondiale (19).
Il est logique de supposer que cette explication largement répandue a aussi bénéficié de nos préjugés bien ancrés d’Occidentaux chrétiens vis-à-vis de la sexualité des Africains (et des Thaïlandais).


Une éventuelle responsabilité des techniques médicales occidentales dans la dissémination de germes infectieux est passée sous silence

Et si on lit le récent rapport de l’Unaids, on a l’impression que le VIH-sida est utilisé comme une preuve scientifique évidente destinée en fait à couvrir un préjugé sous-jacent : “Indiscutablement, dans la mesure où tous les rapports sexuels entre une personne séropositive pour le VIH et une personne séronégative n’induisent pas l’infection du partenaire séronégatif, l’existence d’une telle épidémie hétérosexuelle permet de penser qu’une substantielle proportion de la population, tant masculine que féminine, a un nombre important de partenaires sexuels pendant sa vie.” (16)
Cette obnubilation sur une transmission hétérosexuelle montre à quel point la discussion publique répond aux convictions des pays occidentaux. En revanche, l’utilisation croissante des techniques médicales occidentales en tant que cause possible de la dissémination de germes infectieux est totalement passée sous silence. Il est pourtant bien connu que l’utilisation de techniques invasives, telles que les injections, les transfusions sanguines et les opérations chirurgicales, qui sont caractéristiques de la médecine occidentale, peuvent devenir très rapidement dangereuses si des règles strictes d’hygiène ne sont pas respectées (20-21). Même l’OMS confirme qu’ “au moins 12 milliards d’injections sont pratiquées tous les ans dans le monde entier”, et qu’“au moins un tiers de ces injections ne sont pas effectuées de façon correcte et peuvent disséminer des maladies”. La situation est particulièrement dramatique en Afrique, où plus de 80 % des seringues jetables sont utilisées plus d’une fois (22).
En revanche, les médecines traditionnelles locales sont moins efficaces, mais elles sont aussi moins dangereuses lorsqu’elles sont appliquées dans des conditions d’hygiène médiocres.
En raison de la pauvreté endémique régnant dans la plupart des pays africains – plus de la moitié de la population n’a pas accès à de l’eau potable (23) – la conviction européenne d’une épidémie de sida en Afrique liée à la transmission hétérosexuelle suite à la dépravation sexuelle de la population ne peut être considérée au mieux que comme du cynisme.


Que devrait-on faire ?

Tous les pays occidentaux refusent strictement toute ingérence étrangère dans la gestion de leur budget. En conséquence, le lobbying des prétendues mesures de prévention dans les autres pays devrait être stoppé.
Etant donné le gaspillage de ressource que cela constitue, il est médicalement incompréhensible que de l’argent soit investi dans le VIH sur la base de tests non fiables, et dans le sida sur la base de définitions non satisfaisantes. De plus, ces fonds ne sont ensuite plus disponibles pour d’autres domaines d’action. Ces activités devraient être réduites de façon significative.
Il est amplement démontré que la santé des peuples dépend essentiellement de leur niveau de vie. En conséquence, c’est dans ce domaine que les ressources nécessaires devraient être investies, par exemple pour améliorer l’accès à l’eau potable et au réseau des eaux usées.
Le secteur de la santé publique devrait se focaliser à nouveau sur la prévention, en utilisant des tests et des médicaments éprouvés pour des maladies infectieuses bien connues.
Les traitements invasifs devraient être évités s’il n’est pas possible de les effectuer en respectant strictement les règles d’hygiène appropriées.


D’où vient l’information ?

La plupart des informations scientifiques sur le VIH-sida ainsi que les conseils sur la conduite à tenir proviennent des USA, ainsi que d’Europe dans une moindre mesure, ou d’organisations qui travaillent à partir de ces pays. Les pays en voie de développement sont en conséquence particulièrement dépendants des pays industrialisés quand on parle de ces problèmes à leur sujet. Ou, si on regarde les choses d’une autre façon, les pays industrialisés se sont assurés, par le biais du sida, un droit de regard dans les affaires intérieures des pays en voie de développement, en particulier sur la gestion de leur budget et l’évaluation de leurs priorités en matière de santé.
L’accueil fait à la protestation internationale du président de l’Afrique du Sud, destinée à soulever des questions critiques, a amplement démontré que les pays en voie de développement sont considérés comme n’ayant aucun droit à changer ce concept, ou à faire valoir leur propre point de vue.
Cette monopolisation de l’information, alliée au contrôle des médias, facilite la manipulation d’une façon qui rappelle le temps des colonies.
Les peuples d’Afrique ont besoin de notre aide et de notre soutien. Cela ne leur apporte aucune aide efficace si on utilise des données fausses et des définitions absurdes pour les tromper et pour détourner leur attention des problèmes réels de leurs pays. Et le plus souvent, ces problèmes sont liés à des maladies infectieuses bien connues et guérissables, et sont essentiellement causés par un bas niveau de vie.


Christian FIALA

Notes
1. Der Spiegel, Hamburg,1994, n° 32, pp. 148-150 ; et http://www.uni-tuebingen.de/uni/tbi/kmw/t96pogf3.htm
2. Der Spiegel, Hamburg, 1985, n° 39, p. 85
3. Der Spiegel, Hamburg, 1990, n° 26, p. 193
4. Reason given by an Austrian Radio journaliste for the cancellation of a planned interview with the author.
5. “Kumulative Verwirrung”, Deutsches Ärzteblatt, 1989, 86, vol. 17, B 853/C 749
6. Krämer W., So Lügt Man mit Statistik, 1997, Frankfurt, Campus Verlag
7. WHO; Workshop on Aids in Central Africa, Bangui 22-25 October 1985, Dokument WHO/CDS/AIDS/85.1, Geneva, 1985
8. WHO, “Global programme on AIDS; Provisional WHO clinical case definition for AIDS”, Wkly-Epidemiol-Rec, 1986; March 7; no 10: 72-3
9. Luc Montagnier, Des virus et des hommes, 1994, éditions Odile Jacob, Paris (German translation: Von Viren und Menschen, Rowohlt, 1997)
10. Gilks, “What use is a clinical case definition for AIDS in Africa?”, BMJ, 1991 ; 303 : 1189-90
11. Strecker-W et al., “Epidemiology and clinical manifestation of HIV infection in northern Zaire”, Eur-J-Epidemiol, 1994 ; Feb ; 10(1): 95-8
12. Irova, “Aids-resembling disease in a non-HIV-infected African born to an HIV-positive mother”, Pediatric Hematology and Oncology, 1995 ; 12 : 495-8
13. Turner V, Perth, www.virusmyth.com/aids/data/vtwbtests.htm
14. Zenger's, 1996, published in Continuum, vol. 4, n° 3, p. 5
15. Kashala O. et al., Infection with HIV-1 and HTLV among leprosy patients and contacts: Correlation between HIV-1 cross-ractivity and antibodies to lipoarabinomannan, J Infect Dis, 1994 ; 169 : 296-304
16. UNAIDS, AIDS epidemic update : December 1999, Geneva www.unaids.org/
17 UNAIDS, HIV/AIDS in Africa - Socio-economic impact and response, Conference 6-8 May 1999, Addis Ababa, www.unaids.org/
18. Chin J, “Public health surveillance of Aids and HIV infections”, Bulletin of the WHO, 1990 ; 68(5) : 529-36
19. Durex, Global Sex Survey, London, 1997, http://www.durex.com
20. Salehe O. et al., The amount of HIV-infections caused by syringes and needles in Mbeya-region, Second National Seminar on Aids Research in Tanzania, Dar es Salaam, 1994
21 Wyatt HV et al., “Unnecessary injections in developing countries : the risk and costs”, International Journal of Risk & Safety in Medicine, 1993 ; 4 : 167-76
22. WHO, GPV declares war on unsafe injections, Geneva, The newsletter of the Global Programme for Vaccines and Immunization, 5, 1997, GPV/VIN/97.03
23. WHO, Water supply an sanitation sector monitoring report 1996, Geneva, WHO/EOS/96.15


© Votre santé - Février 2004

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