Et
si la santé s’invitait à la présidentielle ?
2e
épisode : le royaume des lobbies et des groupes de pression
Dans
notre précédente chronique, nous avions insisté
sur les nombreuses erreurs qui grèvent le budget social de la
santé : erreurs prévisionnelles sur la démographie,
fausses interprétations sur l’accroissement de l’espérance
de vie, médecine totalement inadaptée à la prise
en charge des affections dégénératives difficilement
curables des personnes âgées, création d’une
santé à deux vitesses par l’installation d’une
protection complémentaire de type capitalisation.
Avant d’explorer à quel point la santé est tombée
entre les mains des lobbies et des groupes de pression, nous voudrions
revenir sur la problématique de la personne âgée
malade. En effet, le fort déplacement des dépenses au
bénéfice des personnes âgées peut être
lu de plusieurs manières :
• Ou bien on explique ces dépenses uniquement par l’augmentation
absolue des classes d’âge concernées. Il y a plus
de vieux, chez qui la demande de soins est proportionnellement plus
importante. Dans l’hypothèse où la médecine
n’améliore que peu l’espérance de vie des
personnes âgées, l’augmentation quantitative de chaque
tranche d’âge s’exprime mathématiquement à
dépenses individuelles égales par un accroissement de
la masse des dépenses correspondantes. Elément confortant
cette hypothèse, le peu d’effet des pratiques médicales
sur l’allongement de l’espérance de vie des personnes
âgées signifie clairement que les fins de vie se ressemblent
en durée et en problèmes. L’inefficacité
des moyens dépensés se calcule aisément en observant
que les gains d’espérance de vie, très faibles,
concernent une population dont les dépenses de santé sont
trois à quatre fois supérieures à la moyenne. Le
problème alors n’est pas ce fallacieux gain de vie mais
l’échec de la médecine conventionnelle à
soigner efficacement les personnes âgées…
• Ou bien on justifie ces dépenses par les progrès
dans les techniques d’investigation et de traitement, et, à
nouveau, se pose le problème de leur justification et de leur
pertinence. Une partie du bénéfice supposé pour
les patients se situerait dans une amélioration de l’espérance
de vie en bonne santé, donc dans la qualité de vie. Cet
argument, avancé en particulier aux USA, suscite quelques réserves
tant les critères d’évaluation sont sujets à
caution. En particulier quand la médecine essaie de s’attribuer
les mérites d’une meilleure organisation de la vie en société :
habitat, transport, alimentation, conditions de travail. Les luttes
actuelles et à venir contre la pollution des ressources de notre
environnement permettront, à coup sûr, de réduire
certaines nuisances sans avoir à recourir aux médicaments…
• Ou bien on explique les dépenses excessives de santé
chez les personnes âgées par une médicalisation
abusive des situations de précarité et de solitude correspondantes :
le décès du conjoint, l’éloignement des enfants,
la distension des liens amicaux et sociaux de proximité, la réduction
de la mobilité sont autant de circonstances où le recours
au médecin et aux soignants représente le dernier moyen
de sortir de son isolement. Cette médicalisation abusive représente
une part non négligeable de la consommation de soins en pure
perte. Ce type d’action n’entre pas dans les missions de
la Sécurité sociale, mais relève de l’action
sociale de proximité.
Sans doute, la réalité est-elle une combinaison de ces
différents facteurs, mais la gravité de la situation impose
des mesures complémentaires, depuis le renforcement des travaux
de recherche sur le vieillissement et sur les maladies dégénératives
jusqu’à la sélection des pratiques préventives,
curatives et d’accompagnement susceptibles d’aider efficacement
et à moindre coût aux soins et à l’assistance
des personnes âgées.
Ces réflexions mettent en lumière la réelle inadaptation
de notre système de santé aux soins et à la prise
en charge d’une fraction de plus en plus importante de la population.
Or, engager une réforme en profondeur du système implique
une claire identification des forces en jeu. En particulier, l’usager
étant assimilé pour les besoins de la cause au rôle
de consommateur abusif et irresponsable, force est de reconnaître
que l’ensemble des moyens de santé est entre les mains
de groupes qui placent leurs intérêts catégoriels
avant l’intérêt général. Nous les avons
souvent évoqués ici, mais un court rappel permettra au
lecteur de mesurer les enjeux et les forces en présence. On citera
donc :
• Les pouvoirs publics qui se sont placés en apparence
en position de superviseurs du système de santé au nom
des intérêts supérieurs des usagers, et qui dans
la pratique gèrent directement ou par délégation
directe le parc hospitalier public et, à travers lui, une part
considérable des dépenses de l’Assurance-maladie
(au moins 30 % à 40 %). Depuis le coup de force des
Ordonnances Juppé d’avril 1996, il ne faudrait pas oublier
que l’Etat a fait main basse sur le trésor de guerre de
la Sécurité sociale, qui appartenait en fait à
l’ensemble des cotisants salariés et employeurs, sur l’argument
d’un déficit qui, depuis, n’a fait que se creuser.
De nombreuses mesures d’assainissement seraient à promouvoir
pour mettre un terme à ce désordre générateur
essentiel de ce déficit. La première mesure serait de
rendre chaque établissement hospitalier responsable de sa gestion
et de son activité en rendant aux conseils d’administration
une réelle autorité décisionnelle que le ministère
de la Santé lui a retirée. Pour ce dernier, la perte de
pouvoir serait compensée par la consolidation d’une véritable
autorité de tutelle qu’il n’a pas aujourd’hui.
• L’industrie pharmaceutique et ses valets : par l’intermédiaire
de ses nombreux relais au sein du monde politique, du corps médical,
de l’administration hospitalière, de l’administration
centrale, de la Haute Autorité de Santé et des agences
qui en dépendent, de la recherche et des facultés de pharmacie
et de médecine, de la presse professionnelle et des médias,
cette industrie s’est placée au cœur de l’organisation
du système de santé. Qu’il s’agisse de l’expérimentation
des nouvelles molécules, des autorisations de mise sur le marché
des nouveaux médicaments, du déremboursement des médicaments
peu onéreux (mais dont les prix ont vertigineusement augmenté
sans le moindre contrôle), de la guerre contre les pratiques médicales
peu ou non prescrivantes, cette industrie fait, par personnes interposées,
la pluie et beau temps dans le système de santé.
• Le corps médical ou plus exactement les notables de cette
profession. Selon une technique que l’on retrouve dans les corps
professionnels répartis sur des marges étendues de l’action
sociale et économique (le monde agricole, les PME, les PMI…),
les notables savent mobiliser les plus démunis de la profession
pour justifier leurs actions revendicatrices. Alors que les médecins
généralistes ont toujours fait l’objet du plus parfait
mépris de la part du système médical universitaire
et hospitalier, ce sont ceux-là mêmes que l’on lancera
dans des combats syndicaux ou des grèves inconsidérées.
En fait, ces notables via les facultés de médecine, les
hôpitaux, les ordres professionnels ou l’Académie
de médecine ont laissé la médecine devenir une
simple annexe de l’industrie pharmaceutique. Il est de notoriété
publique que certains d’entre eux émargent grassement aux
mangeoires de cette industrie, au nez et à la barbe d’une
administration dont ils sont, par ailleurs, les très estimables
conseillers. Hormis le journal Prescrire, quelle autre publication professionnelle
peut revendiquer la totale autonomie de son financement en dehors des
aides de cette industrie. Les médecins français sont assaillis
de démarches des visiteurs médicaux de ces laboratoires.
Savent-ils au moins qu’ils sont fichés, que leurs prescriptions
sont suivies à travers leurs ordonnances et qu’ils rentrent
selon leurs profils dans des catégories de clients selon les
règles les plus habituelles du marketing commercial ? Et
l’on devrait encore s’étonner que les Français
fassent partie des plus grands consommateurs de médicaments avec
la bénédiction de ces notables universitaires, académiques
ou ordinaux. Au nom des connaissances acquises de la science, peut-être ?
Une vraie farce à nos frais !
Notre liste pourrait s’allonger de quelques autres groupes de
pression qui œuvrent à l’ombre de ces grands frères,
mais les lignes de ce journal sont précieuses comme le temps,
et il nous faut encore dénoncer quelques erreurs aux conséquences
redoutables pour le bon fonctionnement du système de santé.
• Nous mettrons au premier rang, la limitation drastique du nombre
des médecins en formation par le jeu du numerus clausus, nombre
arbitrairement décidé tous les ans depuis 1971, des étudiants
admis à s’inscrire aux études médicales.
Dans le souci de réduire une pression excessive sur les facultés
de médecine, le gouvernement de l’époque, suivi
par tous les suivants, fixa un chiffre qui fut ensuite progressivement
diminué jusqu’à ne plus pouvoir assurer la relève
naturelle des partants. Par un effet de ciseaux bien connu, l’inflation
de la demande et la raréfaction des praticiens allait conduire
à une crise dont nous avons aujourd’hui les premiers effets
dans certaines catégories de médecins le plus souvent
hospitaliers (urgentistes, radiologues, psychiatres…). Le recours
à des médecins étrangers nous ramène à
une position de pays sous-développé pour ces secteurs.
De même, des régions se désertifient en médecins
généralistes dès que les conditions d’exercice
deviennent un peu difficiles (montagne, faible densité de population,
taux de pauvreté…). Des mesures d’urgence vont devoir
être prises au cours des prochaines années, sinon des prochains
mois. Et, pendant ce temps, la pénurie des autres catégories
de personnels soignants (infirmières en particulier) s’aggrave
jour après jour alors que le personnel administratif de direction,
non productif par excellence, s’accroît continuellement
sous l’influence du groupe de pression des directeurs d’hôpitaux…
• Autre sujet sanglant : les infections nosocomiales (infections
contractées par les malades durant leur hospitalisation, surtout
dans certains services : réanimation, urologie, chirurgie,
pneumologie…). Depuis quelques années, dans le sillage
des Nord-Américains, nous avons entrepris de reconnaître
l’existence de ce mal redoutable (plusieurs milliers de morts
par an, de 7 % à 10 % des dépenses hospitalières !).
Malheureusement, ce fléau n’est pas jugulé et tend
même à s’installer dans les structures hospitalières
les plus modernes (à Paris, l’hôpital Georges-Pompidou
a nécessité des travaux considérables dès
son ouverture pour limiter la contamination véhiculée
par les canalisations d’eau chaude…).
• Cerise sur le gâteau : les autorités ministérielles,
soucieuses de ne rien perdre de leurs prérogatives en matière
de santé, se piquent de réorganiser, sans le dire, le
monde si délicat de la psychiatrie et de la maladie mentale.
Après avoir sollicité l’Inserm d’établir
une évaluation critique des pratiques psychothérapeutiques
dans un rapport fort contestable qu’un ministre suivant récusa,
le ministère a dû accepter du même Inserm un rapport
tonitruant sur la prédélinquance à la maternelle,
conduisant un syndicat de police à proposer le plus sérieusement
du monde de se préoccuper de ces délinquants en couche-culotte…
Et maintenant, sans débander, sous l’influence de conseillers
issus du comportementalisme et du cognitivisme à l’honneur
aux USA, c’est la Haute Autorité de Santé qui ose
user (sinon abuser) de son autorité pour recommander la “neurochirurgie
fonctionnelle” pour traiter les troubles obsessionnels compulsifs
(les fameux TOC). Tout cela serait à rêver si ce n’était
un cauchemar redoutable en préparation.
Toutes ces réflexions, a priori décousues, sont réunies
par une notion fondamentale qui concerne directement nos candidats à
une glorieuse élection : les pouvoirs publics en France,
du fait d’une centralisation excessive, possèdent en leurs
mains beaucoup plus de pouvoirs de décision qu’ils n’ont
de compétence pour les gérer. La dépossession des
usagers de la Sécurité sociale sur la gestion des fonds
correspondants n’a fait qu’aggraver cette centralisation
abusive. Dès lors, il suffit de quelques adroits flatteurs, comme
on en trouve dans le sillage de tout homme politique, pour faire prendre
des décisions dangereuses, partiales et tendancieuses.
Seule la restauration des usagers dans leur rôle d’acteurs
pourrait permettre de mettre un terme à cette incroyable gabegie
si minutieusement et si magistralement organisée. L’irruption
de la santé dans la campagne présidentielle pourrait avoir
l’avantage d’obliger les différents candidats à
définir la place qu’ils comptent réserver à
cette troisième catégorie d’acteurs, à côté
des décideurs et des producteurs de soins et de moyens de soins.
Nous avons souvent dit que la santé représentait un domaine
social privilégié dans la mesure où il est fréquemment
possible de dégager un consensus acceptable par tous, tant les
questions de santé concernent chacun de nous. On ne saurait donc
trop insister pour obtenir des éléments de réponse
qui indiquent clairement l’orientation choisie pour remettre en
selle notre système de santé.
Pourquoi ne pourrions-nous pas imaginer que soit restauré et
consolidé le rôle de chacun dans une gestion moderne des
cotisations et dans l’usage des ressources correspondantes ?
Ne pourrait-il pas s’agir d’une forme active de la déjà
fameuse démocratie participative ? Tous les paris sont ouverts,
faites vos jeux !
Pierre
CORNILLOT
Pierre
Cornillot est médecin, professeur de médecine et biologiste
hospitalier. Il a fondé la faculté de santé, médecine
et biologie humaine de Bobigny, dont il a été le doyen
de 1968 à 1987. Il a présidé luniversité
Paris-Nord (1987-1992), puis a créé et dirigé lIUP
Ville et Santé sur le campus de Bobigny (1993-2001). Il est président
de lassociation Santé internationale. Après sêtre
investit parallèlement dans des actions daide au développement
des pays du Sud, il se préoccupe aujourdhui de la rédaction
douvrages sur la santé et la formation médicale,
le système de santé et la recherche.